Auto-édition : le bonheur des nouveaux esclaves

Posons déjà la situation : j’écris, mon voisin écrit, mon beau-frère aussi… nous sommes des dizaines de milliers rien qu’en France et les éditeurs traditionnels sont saturés. Quelle solution reste-t-il pour éditer son oeuvre ?

Entre plusieurs, j’ai choisi ici de parler de l’auto-édition. Pour ma part, je suis très heureuse que cette possibilité existe, mais… car il y a des « mais »… creusons un peu le sujet.

L’auteur auto-édité passe par un intermédiaire qui, soit possède une imprimerie, soit a des contacts avec les intervenants des milieux de l’imprimerie. Dans un cas comme dans l’autre, cet intermédiaire négocie la prestation à la place de l’auteur, ce qu’il est normal de rémunérer. Cela ne va pas plus loin. C’est vous qui faites la mise en page, la correction, etc (ou alors ce sont des prestations payantes). N’attendez pas de publicité ou de distribution. Les livres sont imprimés à la demande et débrouillez vous pour les vendre.

Ce principe est avantageux pour l’auteur qui n’a envie que de quelques exemplaires (voire un seul) de son oeuvre et trouve là une excellente opportunité de le faire imprimer à bas prix, avec un bon niveau de qualité. Un imprimeur classique ne travaille pas sur de si petits tirages.

L’inconnu lambda (vous, moi) peut-il espérer un quelconque bénéfice en éditant son livre de cette façon ? A part un coup de chance, j’en doute fort. Je prends un exemple fictif mais calqué sur l’hypothèse d’un de mes romans, grand format, moins de 200 pages.

Le prix de base payé par l’auteur pour la fabrication de ce livre est de 9.00 euros. Là-dessus, il faut rajouter les frais d’envoi qui sont de 3.99 euros (exorbitant quand on sait que les entreprises prennent des accords avec la Poste et ne payent que quelques cents par envoi >> donc bon gros bénéfice pour le prestataire, sans service en échange cette fois). Et il y a encore en supplément la TVA, 1.28 euro dans cet exemple, car l’Etat se goinfre déjà (et il reprendra du plat au passage, sur les droits d’auteur si vous avez la chance de vendre).

S’il veut faire de la vente directe, l’auteur doit donc payer un prix global de 14.27 euros pour obtenir UN exemplaire de son livre. Les prix sont dégressifs à partir de grosses quantités, certes, mais les frais de port prennent l’ascenseur dans l’autre sens. Au bout du compte, on s’aperçoit que la réduction n’est pas énorme.  Sauf si l’on profite de promotions pour faire un stock. Sans savoir si on va l’écouler.

A partir de ces 14,27 euros, il faut tout de même un petit bénéfice pour l’auteur. S’il vend son livre trop cher, personne n’en voudra, ce que je comprends d’autant mieux qu’il est inconnu. Donc, dans mon exemple, je me décide pour un prix public de 16.90 euros. La différence (théorique) en ma faveur est donc de 2.63 euros par exemplaire vendu. Mais attention : ce n’est pas du tout ce que je gagne en tant qu’auteur.

Car quand, en bon chef d’entreprise, je calcule le temps que j’ai passé à l’écrire (ça se compte en centaines d’heures pour finaliser un roman), l’électricité pour l’ordinateur, l’encre de l’imprimante, le papier, l’amortissement matériel/logiciel, plus les exemplaires que j’ai dû commander pour le bon à tirer et les dernières corrections, on s’aperçoit que je ne gagne RIEN, au contraire. Si ce n’est la satisfaction d’avoir mon livre entre les mains et éventuellement d’avoir la grande joie que quelqu’un l’achète et l’aime (c’est déjà pas mal, me direz-vous, et je suis d’accord).

A cela il faut rajouter les investissements supplémentaires en temps que je dois faire ensuite pour ma promotion (heures, téléphone, frais de déplacement, exemplaires gratuits à distribuer, création et hébergement d’un site internet, rémunération du libraire qui accepte de prendre quelques exemplaires…).

Cela paraît un compte d’apothicaire mais ce n’est que de la comptabilité basique. Et encore, j’en oublie sûrement.

Nota ultérieur : en effet j’ai oublié, par exemple, d’envisager la participation à un salon du livre. Admettons que je doive payer 50 euros pour le week-end (je n’ai aucune idée des prix des places alors je me base sur les marchés de Noël de ma région), combien faudrait-il que je vende d’exemplaires pour au moins rembourser mes frais ?  Ces exemplaires, je dois les commander à l’avance, je les paye et rien ne dit que je vais en vendre même un seul.  Alors…

Citez-moi une seule profession qui accepterait de travailler à ces conditions ? A part les esclaves qui n’ont pas le choix, il n’y en a pas.

Ma conclusion : les milliers de « petits » écrivains qui cherchent un public sont les esclaves des temps moderne. Non seulement ils travaillent gratuitement mais, littéralement, ils payent pour être lus. Paradoxal, non ?

Il existe bien entendu pour chaque ouvrage un seuil de rentabilité à partir duquel le nombre d’exemplaires vendus permet de s’y retrouver, si ce n’est de gagner un petit bénéfice. Mais la barre est placée assez haut. Je laisse les calculs à plus compétent que moi… et je retourne écrire :-)

Bye.

922 total views, 2 views today

12 réponses à Auto-édition : le bonheur des nouveaux esclaves

  1. Céduline dit :

    Je suis assez d’accord avec toi, autoéditer son livre c pratique mais c assez arnaque quelque part, la distrib c’est zero.
    Il y a un vrai problème dans l’édition en France car dans 99% des cas il faut copiner pour réussir. Quand on voit les gros navets qui paraissent avec du battage, on se désespère parfois quand on connaît des vrais auteurs talentueux dont personne ne veut parier dessus.
    Ne perdons pas espoir,
    Céd, tout petit auteur autoéditée

  2. Elie dit :

    Une analyse que je partage entièrement
    Bonne chance à vos écrits
    :)

  3. auto edition dit :

    Plus encore lorsque l’auteur fait l’impasse sur le savoir-faire de professionnels. Dans ce long processus éditorial aux étapes aussi nombreuses que périlleuses, le risque de vendre un livre à la qualité médiocre est élevé.

    • admin dit :

      Tout à fait d’accord. Et si l’on se sent l’envergure de faire soi-même la correction et la mise en page, c’est un long chemin de relectures en relectures avec des phases de sommeil pour voir son livre d’un oeil neuf et y déceler tant les soucis de forme que de fond qui peuvent encore subsister.

      Maintenant, nul n’est à l’abri de coquilles et d’erreurs, pas plus les professionnels que les autres même si les risques sont moindres. J’ai vu des livres d’éditeurs classiques, y compris datant des années 60-70, avec des fautes genre verbe en é à la place de er, qui n’auraient jamais dû passer chez un pro.

      Donc, si l’on est en droit d’attendre plus de qualité chez un livre sorti d’un éditeur de la place, aucune règle n’est absolue et il y a d’excellents livres autoédités à qui l’on ne peut reprocher que de modestes coquilles.

    • Ced445 dit :

      Je suis d’accord avec toi. La seule ambition de l’autoédition doit être de faire des tirages pour soi et les proches. Si on obtient mieux, tant mieux mais il ne faut pas trop y croire. Ca permet de ne pas trop investir de fric.
      Salut, j’m bien ton blog
      Cedric

  4. Audrey dit :

    Votre article est intéressant d’autant qu’il permet de se rendre compte de ce qui se cache derrière le prix d’un livre auto-édité. Je connais une personne qui passe par ce système mais je n’ai jamais osé poser la question.
    Quant aux frais de port, un livre n’étant pas un bien comme les autres, je rêve d’un système où ils seraient très très réduits pour les maisons d’édition et les auteurs. Un jour peut-être…

    • admin dit :

      Bonjour Audrey et merci de votre visite.
      Il est vrai que la réalité de l’autoédition est un peu décevante à cause du coût de fabrication. Il est quasi impossible de vendre à un prix attractif pour décider un lecteur à investir quelques sous sur un auteur inconnu.
      Quand aux frais de port, ils sont une façon pour les « autoéditeurs » de gagner de l’argent à coup sûr et, ma foi, il ne faut rien attendre d’eux qu’une démarche commerciale. En sachant dans quoi on s’engage, on évite trop de déceptions.
      Comme vous le faites remarquer, le problème du coût d’envoi des livres se pose également, en France notamment. Il revient beaucoup plus cher d’envoyer un bouquin de France à France que de France n’importe où ailleurs car il existe un tarif « international » privilégié destiné, m’a-t-on dit à la Poste, au « rayonnement de la culture française dans le monde ». Paradoxalement, les français n’y ont pas droit.
      Espérons que cela change mais ça n’en prend pas le chemin. :-)

  5. Fofie dit :

    Je lis beaucoup d’amertume dans ton billet mais surtout énormément de vérité…
    Je me posais justement la question sur « le tout ça » de l’autoédition, quand j’ai vu passer sur twitter le twit d’une auteur lambda médire sur les concours pour « jeunes auteurs » ! J’avoue ne pas avoir su quoi en penser sur le coup !

    • admin dit :

      Bonjour Fofie et merci de ta visite.
      Amertume, un peu car c’est vrai qu’un auteur qui s’autoédite ne peut espérer grand chose, à moins d’avoir pas mal de relations, d’être très présent sur les réseaux sociaux afin d’acquérir une notoriété par lui-même. C’est sans doute faisable pour certains mais ce ne sera jamais qu’un succès relationnel. Et puis beaucoup d’écrivains écrivent, justement, parce qu’ils préfèrent s’exprimer à travers leur prose et n’ont pas trop la fibre « communication » nécessaire à ce type de démarchage. Dommage que le concept d’Agent littéraire soit si peu développé en France.
      Néanmoins, il y a indéniablement un côté positif : j’ai toujours un instant de bonheur lorsque je reçois l’un de mes livres en « vrai » et rien que pour cela, je suis heureuse que l’autoédition existe.
      Donc, il ne faut pas y chercher plus que ce que l’on peut y trouver
      Pour ce qui concerne les concours, il y a tout et son contraire dans ce domaine. J’envisage un petit article à ce sujet.
      :-)

      • Lizbeth dit :

        Your post shows a truly intelligence analysis.

      • OmaLand dit :

        Je suis d’accord. Il y a dans ce post un point de vue à retenir, je n’avais pas vu la chose sous cet angle.
        Merci de faire réfléchir vos visiteurs.

        Un frenchie néozélandais

Répondre à admin Annuler la réponse.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>