T3 Lire un extrait

 LES ELEMENTALES 3 - LE VOYAGE VERS NULLE PART

Carmen Messmer ©

Extrait 

Du haut de ce fantastique poste d’observation, on pouvait voir assez loin sur l’horizon. La première chose qui les frappa fut que le sable noir auquel ils s’étaient habitués se tarissait au pied de la colline. La couleur du sol se transformait peu à peu jusqu’à devenir d’un rouge sombre qui s’étalait sur la plaine comme une flaque de sang. A droite, à gauche, devant jusqu’à perte de vue, s’alignaient de faibles monticules en alternance avec de larges allées traçant un dessin complexe. Tout d’abord, ils crurent qu’il s’agissait de roches effondrées rongées par l’érosion, ou des résidus d’un très ancien tremblement de terre. Il n’y avait pas un arbre, pas un brin d’herbe ou une tache d’autre couleur que ce rougeâtre écoeurant parsemé de plaques noires, comme si en cet endroit la terre était de chair vive calcinée par un gigantesque incendie. Le plafond de nuages sombres et bas accentuait cette impression d’un lieu désolé, oublié du monde des vivants. Le Désert des Ombres méritait bien son nom.

A bien y regarder, malgré certains endroits où la terre défoncée semblait avoir été labourée par une charrue géante, l’alignement des monticules dans la plaine n’avait rien de naturel. Cela ressemblait à un quadrillage gigantesque qui s’étalait sur des dizaines de portées de flèche. Peut-être même jusqu’aux Bouches-de-Feu dont les falaises abruptes, visibles dans le lointain, tombaient droit dans les eaux tumultueuses de l’Océan sans Fin.

- Un cimetière de Ceux d’Avant… dit Kamang d’une voix altérée.

Golfin blêmit et même Isidil sentit un frisson déplaisant lui courir au long du dos. S’il était des lieux maudits entre tous, c’étaient bien ceux où les peuples anéantis reposaient, mais sans doute pas en paix.

- Non, démentit Thalam en traçant dans l’air des signes de chance et de protection.

Il était familier des nécropoles de jadis car lorsqu’il était encore Magicien des Ombres, il s’en allait sur les tombes d’autrefois lancer l’Appel des Gisants. Il déterrait par des pratiques de magie des corps destinés à l’esclavage, qu’il vendait pour subsister sans avoir à porter tort aux vivants. Mais ce lieu n’était pas un cimetière. Il était bien plus sinistre.

Thalam pensait se trouver là devant l’ancienne ville évoquée par les Adaptés. Il dit :

- J’ai souvent parcouru les cimetières de Ceux d’Avant et ceci n’en est pas un, je vous l’assure. Ce tracé fait penser au plan d’une de leurs villes. Du moins à ce qu’il en resterait après qu’elle ait été ravagée par le Feu des Anciens.

Les peuples d’autrefois avaient péri, balayés de la surface du monde, et nul ne savait vraiment ce qui avait précipité leur perte. Des vestiges de leur présence avaient subsisté un peu partout en des ruines fantastiques, hantées des souvenirs et des regrets des races déchues. Néanmoins, ce n’était pas tout à fait le cas ici. Devant eux, pour ce qu’on en voyait du faîte de la colline, il ne restait pas la moindre construction. Seulement un quadrillage fantôme sur le sol qui ne devait même pas être visible une fois sur le terrain. Rien n’avait subsisté qui puisse suggérer qu’avait existé là une ville.

- Il n’en demeure pas une pierre debout, haleta Golfin. Comment une telle dévastation est-elle possible ? Même les sursauts de la terre en colère laissent par caprice quelques constructions dressées au milieu des décombres.

- La terre ne fut pas seule à exprimer son courroux, révéla Thalam. Les récits anciens parlent de la fureur des eaux déchaînées jetant à bas les montagnes et de vents porteurs de feu capables d’évaporer les mers. Mais lorsque l’heure dernière a sonné à l’horloge de Ceux d’Avant, il est dit que c’est d’en haut qu’est venu le souffle de la désolation. L’haleine de la Grande Faucheuse a embrasé l’air et tout anéanti : les hommes et les bâtiments. J’ai déjà vu de tels lieux dans les Terres Inconnues, mais jamais sur une si vaste étendue.

- D’où as-tu accumulé de telles connaissances sur un monde disparu depuis tant et tant de vies? demanda Isidil avec un réel intérêt. Je n’imaginais pas que l’on puisse étudier autre chose que de maléfiques incantations en Forêt des Sortilèges.

- Cela est vrai pour une part mais l’apprentissage des langues anciennes faisait partie de l’enseignement. Qui cherchait à approfondir ses connaissances pouvait étudier sans frein dans la fabuleuse bibliothèque de la Tour-épine. Le Maître que je servais, dont je ne puis prononcer le nom ici, avait bien des défauts mais il encourageait le savoir, à portée de chacun dans des ouvrages archaïques qui furent préservés de l’anéantissement par quelque méthode inconnue. Dans les écritures se cache la vérité sur ce qui s’est produit jadis. Cela nous est cependant révélé de façon si obscure que bien des générations d’érudits ont tenté, sans réel succès, de déchiffrer les énigmes des temps passés. La signification de nombreux mots s’est perdue dans les limbes de l’oubli. En voyant ce triste paysage, il me revient pourtant à l’esprit un fragment de texte qui fut traduit en commun et que j’ai retenu.Il se rapporte peut-être à ce qui a anéanti cette cité :

Tout à coup seront là

Au ciel chevauchés

Les hardis destriers

De furie et d’acier

 

Et de ces cavaliers

Conduisant le trépas

Dessus leurs palefrois

Quatre est le chiffre-roi

 

Si l’un se nomme Feu

Le second est Chaos

Et la Guerre en écho

De la Mort soufflera

 

Ne resteront ni pierre

Ni souvenir amer

De ces vies consumées

De ces mortes cités

 Un long silence perdura au prononcé de ces derniers mots. Chacun songeait à ces milliers de vies surprises par les cavaliers venus du ciel, qui avaient réduit en impalpable poussière jusqu’au dernier gravat de leur immense cité. Y avait-il eu des survivants réfugiés dans les sous-sols, destinés à la mort lente dans l’horreur de l’enfermement, des famines et de la maladie ? On disait Ceux d’Avant responsables de leur propre destruction, déclarés coupables au jugement de l’éternité. Mais les humbles sont-ils maîtres des guerres déclenchées par les puissants ? Comme cela se passait au plus souvent, tous avaient sans doute payé pour la folie de quelques uns. 

à suivre…

 

498 total views, 1 views today

6 réponses à T3 Lire un extrait

  1. Dam17 dit :

    Rien d’autre à dire que super. La saga me plaît de plu en plus.
    Damien

  2. Natacha dit :

    style et concept intéressant, je suis la série.
    bisous, Nat’

  3. nelly dit :

    Très addictif. Félicitations.

  4. chez-aline dit :

    C beau, je vais essayer de trouver tes livres au Québec.
    Un bec du Lac St-Jean
    aline

  5. Patricia B. dit :

    Très intéressant et bien écrit, je vais voir les autres.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>