Extrait de conte

avec l’aimable autorisation de micdec

Changepeau 

Un couple de charbonniers avait vendu son enfant.
Ce n’est pas pour les excuser mais il faut les comprendre. Leur métier était dur, couper du bois et du fagot, le brûler pour en faire du charbon et puis recommencer, les reins brisés par la charge, les mains déchirées par les échardes, les yeux piqués par la fumée, la peau noircie. Et pour si peu d’argent que le compter ne prenait que le temps d’un soupir.
Ils vendirent leur enfant.
Plaie d’argent engendre rarement innocence.

L’homme qui l’acheta était l’un de ces hommes à grosse barbe qui, pour cela ou une autre raison, se prennent pour le tout-puissant. Il s’était fort enrichi en faisant le commerce des chevaux.
Si les parents de l’enfant avaient mal agi, lui se comporta encore plus mal. Il n’avait pas voulu du petit en louage comme cela se faisait souvent, pour un temps, pour le service dont on pouvait se dégager au terme du temps prévu. Il avait voulu acheter un homme à vie, comme on achète un veau pour la vache ou le boeuf qu’il sera.
L’enfant menait une vie faite de dureté, de coups et de peur. Parce qu’il était en alarme au moindre bruit et dans une perpétuelle inquiétude, on l’appelait Petit Couard.

Pourtant, un jour qu’il avait été battu plus fort qu’à l’accoutumée, il s’enfuit. Il était si peu de chose qu’on ne sut pas qu’il était parti avant longtemps, lorsque le maquignon de méchante humeur le réclama.
Lui courait sur ses pieds nus vers la cabane de ses parents, les charbonniers.

Il les trouva à prendre la soupe du soir. Une soupière fumante, un gros bout de lard et une belle miche de pain blanc étaient sur la table.
Les parents, s’ils furent d’abord étonnés de le voir, se mirent en colère lorsqu’il leur apprit sa fuite.
- Petit insensé, tu n’as pas pitié de notre misère ! s’écria la mère. Un marché est un marché et nous avons pris l’argent de ton service. Il est déjà dépensé dans un âne et son bât pour soulager nos dos.
Le père, lui, fermait la porte et ôtait sa ceinture qui était une grosse corde à noeuds durcis par la pluie et la crasse.
- Nous allons te ramener à celui auquel tu appartiens, dit-il, mais il pourra voir sur ta peau que nous ne sommes pas tes complices ni des voleurs.
Il leva haut la main pour frapper mais Petit Couard se cacha derrière les jupes de sa mère et, lorsque la corde s’abattit, elle cingla la bonne femme.
Le père avait l’épaule et le poignet solides à force de charrier du bois à longueur de jour. La mère hurla de douleur autant que de surprise. Et encore avait-elle des épaisseurs de tissu épais pour faire bouclier.
- Furieux imbécile ! cria t’elle. Tu m’as battue !
Et elle éclata en sanglots.
- Mais repousse-le donc au lieu de pleurer sottement, dit le père Tu vois bien que ce petit avorton te fait prendre les coups!
Il contourna la mère et cingla à nouveau mais Petit Couard se jeta à quatre pattes et passa entre les jambes de la mère qui prit encore le coup. Cette fois, elle se jeta sur son mari avec un hurlement de rage. L’homme la gifla. Elle le gifla à son tour. Il lui donna un coup de poing dans l’épaule. Elle le mordit…

Pendant que ses parents étaient si occupés, Petit Couard s’empara du pain, du lard et d’un grand couteau et s’enfuit pour la seconde fois de ce jour.

Mais il ne savait plus trop, à présent, vers où diriger ses pas et allait au hasard. De sentiers en sentes puis en coulées de bêtes, il se trouva hors d’haleine et s’adossa au tronc d’un arbre mort. Il regarda autour de lui et frissonna. Il était au coeur mystérieux de la vieille forêt.
On n’entendait pas un oiseau chanter. Les arbres moussus s’élevaient haut, très haut, et on ne pouvait apercevoir le ciel. Tout était dans une lumière verdâtre comme l’eau croupie et pleine de lentilles d’une mare.
Serrant sa miche de pain, le bout de lard et le grand couteau sur son ventre, Petit Couard claquait des dents de fatigue et d’angoisse. Il ferma ses yeux rougis pour ne plus voir la forêt trop profonde.
« Je suis bien perdu », se disait-il, « les bêtes vont me dévorer. »
Et, dans son esprit, se bousculaient les coups et la soupe chaude, les moqueries des autres valets et le quignon de pain qu’on ronge au calme de l’étable; les pleurs et la pomme qu’on grignote dans le noir, quand tous sont endormis, avec autour de soi des murs solides. Et il se demandait, comparant sa misère présente à sa misère passée qui ne lui semblait plus si terrible, s’il n’allait pas bonnement retourner et accepter le châtiment.
Il en était là de ses réflexions lorsqu’une voix dit :
- Mais tout ceci m’a l’air un pur délice !
De surprise, Petit Couard ouvrit grand les yeux. Et faillit bien, du coup, en mourir là, de peur. Un grand, un énorme loup noir se tenait assis face à lui. Même assis, il le surplombait d’une bonne tête.

…à suivre.

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3 réponses à Extrait de conte

  1. Francoise dit :

    Belle écriture, dans la pure tradition. Plaisant. Auteur à suivre.

  2. Helene dit :

    Fort captivant, un beau style, je découvre micdec et j’apprécie. Un mystère l’entoure.
    HBN

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