Extrait Le lion de Shanghai

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Clémence avait rendez-vous avec Arnaud Lefranc-Jinzhao au point de rencontre matérialisé par un pictogramme représentant un cercle vert. Elle suivit sans difficulté le fléchage mis en place. Le photographe l’attendait à la buvette. Il tournait le dos. Durant quelques secondes, Clémence sentit son cœur se mettre à cogner dans sa poitrine en découvrant sa crinière blond-fauve, repérable tout autant que sa silhouette massive.

Comme s’il avait conscience d’être observé, il se retourna et lui fit signe dès qu’il la vit. Malgré son air d’ironie permanente et la moue désabusée qui faisait ressortir de fines pattes d’oies au coin de ses yeux, il avait un je ne sais quoi d’ensorcelant auquel Clémence ne parvenait pas à résister. Qu’elle le veuille ou non, il lui plaisait et, à chaque fois qu’elle le voyait, elle ne pouvait s’empêcher de s’imaginer dans ses bras. Cela la perturbait un peu trop. Elle devait absolument cesser ces rêveries d’adolescente et rester concentrée sur son reportage. Rien d’autre.
- Je vous offre un café ? demanda-t-il
- Volontiers, merci.
Il interpella le serveur en chinois et Clémence se retrouva devant un café fumant accompagné d’une montagne de viennoiseries. Elle sourit, ravie :
- Ah, ça fait plaisir de voir que nos croissants sont appréciés ici aussi.
- C’est à cause de l’Exposition Universelle. En ce moment, on peut venir de Papouasie ou d’Alaska et arriver à se faire servir un petit déjeuner typique de son pays. Mais d’ordinaire, c’est un classique breakfast à l’anglo-saxonne.
- Et la cuisine locale ? Que mange-t-on ici le matin ?
- Rien de bien excitant pour nous autres, Français. Les asiatiques, en général, ne sont pas des becs sucrés alors même au petit-déjeuner, attendez-vous à du salé ou, à la rigueur, un mélange salé-sucré. On peut manger de la bouillie de riz agrémentée de légumes confits au vinaigre, des oeufs durs, des crêpes à la ciboulette, des beignets frits, des boules de pâtes de riz, des fruits, du lait de soja… En fait, ce peut être très varié.
Ils déjeunèrent en silence. Pendant que Clémence grignotait une corne de son croissant, Arnaud en avala trois d’affilée qu’il arrosa d’un grand bol de café. Il demanda ensuite :
- Alors, ce cher Philippe s’est-il montré charmant, comme à son habitude ?
Il y avait de la moquerie dans sa voix mais Clémence se contenta de répondre :
- Tout à fait. Sa bonne volonté m’a grandement facilité les choses.
- Il s’en voudrait de créer la moindre difficulté à une jolie femme…
En disant cela, il la fixait de ses prunelles ambrées et Clémence se troubla sous ce regard. Etait-ce encore un compliment détourné ou une simple remarque ? Elle dit :
- Il s’est montré tout à fait correct. C’est un galant homme.
Arnaud rit, pas très discrètement, puis se pencha vers elle et lui demanda sur un ton de confidence :
- Vous êtes bien sûre d’être journaliste ?
- Mais oui !
- Alors vous devez être la seule de toute l’Asie du sud-est à ignorer quel séducteur est le conseiller Belcroix
Clémence faillit répondre qu’elle n’était que stagiaire et avait remplacé le journaliste spécialisé au pied levé ; elle n’avait pas pu préparer son reportage. Mais, tout compte fait, elle préféra garder cela pour elle. Elle était trop occupée à lutter contre l’attirance incroyable qu’il exerçait sur elle. Il s’était penché par-dessus la table pour lui parler et, s’ils n’avaient pas été dans un lieu public, il n’aurait eu besoin que d’un peu d’audace pour l’embrasser. Du moins s’il en avait eu envie, rectifia Clémence. Pour l’heure, il ne semblait pas du tout désireux de la considérer autrement que comme une cible idéale pour ses sarcasmes et ses sous-entendus douteux. C’était un peu énervant mais sans doute mieux ainsi, même si une part d’elle le regrettait.
Pour cacher son trouble face à la présence si proche d’Arnaud, Clémence conclut en baissant les yeux :
- Moi je l’ai trouvé très serviable et compétent.
Il ne répondit rien. Elle sentit son regard peser sur elle quelques secondes encore puis il posa ses deux mains à plat sur la table et dit :
- Bien, par quoi voulez-vous commencer ?
Pas très enthousiaste à l’idée de lui avouer qu’elle n’en avait pas la plus petite idée, elle répondit en cherchant à avoir l’air sûre d’elle :
- Si vous faisiez quelques plans d’extérieur supplémentaires ? Voyez ce soleil rasant ; l’éclairage est très joli, ne trouvez-vous pas ?
Elle comprit qu’il n’était pas dupe lorsqu’il répondit avec un sourire plein d’indulgence :
- Alors je vais prendre les choses en mains, si vous le voulez bien.
La matinée passa comme l’éclair. Grâce à Arnaud, qui semblait connaître tout le monde, Clémence avait déjà pu interviewer plusieurs visiteurs de marque du Pavillon Français et se sentait de plus en plus à l’aise. Ils déjeunèrent d’un sandwich, puis Arnaud fit encore quelques clichés. En milieu d’après midi, ils décidèrent d’aller flâner du côté d’autres pavillons, afin de mieux faire ressortir les points forts du leur. Puis Clémence se fit ramener à son hôtel pour mettre ses premières notes au clair. Elle n’avait pas encore l’habitude de travailler au dictaphone et préférait prendre son temps. Arnaud lui présenterait le soir une sélection de clichés et ils choisiraient ensemble les mieux adaptés à la maquette de France-Monde.

Le soir, lorsque le photographe se présenta comme prévu à la réception du Grand Hyatt Hôtel, Clémence l’attendait déjà en feuilletant quelques magazines. Arnaud parut un peu surpris ; il n’avait guère l’habitude que les femmes soient à l’heure à un rendez-vous et avait prévu d’aller prendre un verre en l’attendant. Néanmoins, il ne dit rien et l’invita d’un geste à l’accompagner.
Il était convenu qu’ils dînent à la salle à manger puis s’installent dans un recoin du lounge pour travailler. Clémence y était allée en reconnaissance un peu avant, histoire de prendre la température de l’endroit. L’ambiance était feutrée, les tables suffisamment espacées pour préserver la discrétion des discussions d’affaires, il y avait même des prises pour l’accès internet.
Alors que la jeune femme se dirigeait vers la salle à manger, Arnaud l’arrêta :
- Attendez. J’ai pris la liberté de réserver en mon nom un salon privé, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. Nous avons besoin d’un peu de tranquillité pour faire le point et discuter du programme de demain.
Clémence se tourna vers lui, mitigée. « Pris la liberté… » Ils se connaissaient à peine et, depuis le début, elle trouvait qu’il en prenait un peu trop à son aise. Même si, en tant que débutante, elle trouvait utile d’être guidée, elle n’appréciait qu’à moitié d’être mise devant le fait accompli. Toutefois, elle voyait mal comment refuser puisqu’il avait déjà réservé et sans doute payé le salon privé. Il la regardait d’un air tout à fait tranquille et elle pensa qu’elle se faisait des idées en imaginant qu’il pouvait avoir quelque chose derrière la tête. Elle se trouva ridicule. Après tout, rien ne l’obligeait à lui offrir cette facilité et l’intention était louable. Elle l’en remercia d’un sourire.
- C’est une excellente idée.
- C’est par ici, dit-il en la convoyant vers un couloir latéral qui les amena au salon 64d.

…/… à suivre. Roman bientôt disponible

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3 réponses à Extrait Le lion de Shanghai

  1. Nad-f12 dit :

    Cette romance moderne m’a l’air animée. Les personnages sont bien, suite à lire bientôt j’espère.
    Nadine

  2. eagledumorvan dit :

    Un début prometteur, j’attend le livre ;-))

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